Inauguration

 

Il y a 100 ans, le 13 mai 1917, la Bibliothèque Centrale de Montréal était inaugurée officiellement. Évocation (imaginaire) de cette journée historique, tirée d’un projet éternellement en cours d’écriture sur Éva Circé-Côté dont je ne verrai peut-être pas la fin. Aussi bien le livrer en morceaux…

[Fragment]

13 mai 1917

— De Tessan, mon brave, faites-moi un topo de la journée.

Le ton de Joffre est toujours aussi martial. Il est à compléter la dernière étape d’une visite éclair aux États-Unis. De l’autre côté de l’océan, la guerre continue de faire rage et, sur le front d’Arras, les combats sont plus âpres que jamais, mais le généralissime n’y assistera pas. Sa stratégie militaire dite de l’offensive à outrance ne convainc plus personne et même la victoire spectaculaire arrachée aux allemands en septembre 1914 lors de la bataille de la Marne (au prix, il est vrai, de pertes vertigineuses en vies humaines), n’est plus qu’un lointain souvenir. Joffre a fait mieux depuis. Deux ans de boucherie ininterrompue culminant dans l’enlisement historique de la Somme, où plus d’un million d’hommes trouvent la mort.

Fatalement, avec ce conflit qui s’éternise, les rangs de l’armée s’éclaircissent. D’où l’idée d’inviter les Américains à entrer dans la danse. Et, en désignant Joffre pour s’acquitter de cette mission diplomatique, on fait d’une pierre deux coups: on ménage une sortie honorable au militaire tout en comptant sur l’image très flatteuse que brosse de lui la presse étrangère pour persuader les amis du nouveau continent de défendre une cause juste. De fait, Joffre, qui ne cache pas son admiration pour les Américains, souhaite que les États-Unis interviennent dans le conflit sous leur propre drapeau et non pas en se fondant dans les forces franco-britanniques déjà présentes sur le terrain. Il est acclamé en héros partout où il se présente: New York, Chicago, Washington, Boston.

Sur le plan strictement diplomatique, on peut dire qu’entre le Président Wilson, le commandant des forces armées John Pershing et lui, le courant passe. Une entente d’intervention est donc rapidement conclue et le maréchal, par souci de maximiser les retombées de sa visite ou peut-être simplement en réponse à une sollicitation express des autorités canadiennes, on ne sait, se fendra d’une visite éclair à Montréal avant de retourner sur le vieux continent. Il résumera ainsi laconiquement cette brève incursion dans ses mémoires: “Le 13, je fis une trop courte visite au Canada ; je ne pouvais passer si près de ce beau pays qui me rappelle tant de souvenirs et qui a fourni, au cours de la Grande Guerre, tant de beaux et braves soldats qui sont venus sur notre sol combattre à nos côtés, sans lui apporter le salut affectueux de la France.”¹

Et c’est ainsi qu’un très court passage en terre canadienne, accompli pratiquement au pas de course, se retrouve calé à la dernière minute entre le voyage de retour et une visite au campus de l’Université Harvard où le maréchal a reçu la veille, pour la troisième fois de son séjour en terre d’Amérique, un doctorat honorifique. Le trajet en train de Boston à Montréal se fait de nuit pour gagner du temps, mais la prochaine journée risque d’être encore une fois trop chargée. L’aide de camp du maréchal, le capitaine De Tessan consulte rapidement son carnet de notes.

— Voyons voir… Nous arriverons à la gare Windsor de Montréal vers 10h45 où vous serez reçu par les dignitaires locaux: les ministres fédéraux Patenaude, Doherty et Sévigny, Lord Saughnesy, un riche homme d’affaires montréalais, ainsi que les conseillers municipaux Hector Morin et Eudore Dubeau. On me dit qu’une fanfare d’anciens combattants français devrait également être sur les rangs. Présentations d’usage: 30 minutes. Suivra une courte halte au monument du Sieur de Maisonneuve pour y déposer une gerbe de fleurs à la mémoire des soldats disparus. La statue du fondateur de Montréal, c’est tout ce qu’on a trouvé pour l’occasion. Ces gens ne semblent pas disposer de mémorial spécifiquement dédié aux militaires décédés au champ d’honneur, le pays étant encore trop jeune sans doute. Je suis tranquille, ça viendra. Ensuite, déjeuner officiel au consulat: 90 minutes. Comme d’habitude, je sais que vous ne vous en servirez pas, mais à tout hasard, j’ai déjà glissé un discours de circonstance dans la poche intérieure de votre veste. Après le repas, les autorités municipales ont beaucoup insisté pour que vous daigniez présider à l’inauguration de la nouvelle bibliothèque publique dont l’ouverture est prévue très prochainement. On n’arrête pas de m’en faire l’éloge et son conservateur, Hector Garneau, en parle comme d’un joyau unique; “un temple du livre”. L’expression est de lui. J’ai accepté l’invitation en votre nom pour éviter de froisser nos hôtes tout en considérant que le déplacement en calèche de fonction jusqu’au site inaugural via une artère achalandée de la ville devrait vous permettre de saluer un maximum de citoyens au passage. Le maire de Montréal, Médéric Martin, nous attendra sur place en compagnie du conservateur de la bibliothèque. On fera au plus court: ouverture symbolique de la porte principale à l’aide d’une clé d’apparat, signature du livre d’or et on remballe. Dix minutes, à tout casser. Retour au consulat au galop par le même chemin, bonjour, bonsoir et départ de la gare Windsor pour 16h00.
— État des forces en présence?

Quelles que soient les circonstances, le vieux lion semble incapable de se départir de sa propension aux tournures de phrases guerrières. Mais ce qu’il cherche surtout à évaluer ici, c’est le niveau d’appuis dont la France jouit auprès de son prochain auditoire. On rapporte que si la majorité des Canadiens de langue anglaise trouve parfaitement naturel de s’enrôler pour venir en aide à l’Angleterre, il en va tout autrement de la communauté francophone qu’on dit fort peu belliqueuse et pour le moins réticente à offrir une aide comparable à sa propre mère patrie. De Tessan, qui connaît bien son homme pour l’avoir pratiqué depuis de longues années, n’est pas surpris le moins du monde de l’intérêt manifesté par le généralissime. Quand on va au combat, il faut savoir qui on affronte. De fait, ayant complété par avance ses propres recherches, le capitaine est en mesure d’enchaîner sans même reprendre haleine.

— Pour faire court, on peut dire que les fédéraux sont avec nous. Le gouvernement Borden s’apprête à faire adopter une loi sur la conscription obligatoire de tous les hommes de 18 ans et plus célibataires ou veufs et sans enfants. Il serait judicieux de souligner notre appui à cette mesure aux représentants de la Chambre des communes dépêchés à votre rencontre. Du côté des Canadiens français, les points de vue sont plus variés, mais je me dois de vous signaler qu’une majorité de la population désapprouve totalement l’idée d’un engagement obligatoire. Aucun ministre provincial ne sera sur place, mais le maire Martin semble jouer des deux côtés du tableau, selon les circonstances. C’est un opportuniste et un poseur, un homme dépourvu d’idées tout autant que de scrupules, mais il paraît avoir supérieurement développé le don de saisir à l’avance l’inflexion de l’opinion publique, et par là j’entends celle de ses électeurs. Il nous lâchera certainement s’il n’y trouve pas son compte.

— Je n’aime pas les populistes.
— Vous n’aurez qu’à l’ignorer. Ne vous en prenez pas à lui directement, nous n’aurions rien à y gagner.

***

À l’Hôtel de Ville de Montréal, le chef du protocole Augustin Léger passe en revue pour une énième fois l’horaire de la visite du maréchal avec le maire Martin et le conservateur Garneau.

— Le convoi protocolaire tiré par des chevaux devait arriver vers 13h30 devant la porte principale de la bibliothèque. Le 2e attelage sera celui du maréchal. Frappé aux armoiries de la France et lamé d’or, il sera impossible de le confondre avec un autre. De Tessan, l’aide de camp de Joffre descendra en premier. Il offrira le bras à son supérieur. Puis ce sera au tour des ministres et autres dignitaires qui l’auront accompagné dans les voitures suivantes. Monsieur le maire, vous serez le premier à accueillir le généralissime. Vous vous tiendrez à l’avant, sur le tapis rouge, muni de la clé protocolaire destinée à l’ouverture officielle des portes de la bibliothèque. Tenez-la de la main gauche, ce qui vous permettra d’effectuer le salut militaire, puis de serrer la main, de la droite. En haut des marches, vous et le général vous arrêterez pour saluer la foule. À votre gauche, il y aura un podium d’où son excellence et vous-mêmes pourrez dire quelques mots. Votre discours est déjà préparé et ne devrait pas dépasser 20 minutes. Au-delà, on perd l’attention de l’auditoire. On ne m’a pas fourni de détails sur le contenu ni la durée de l’intervention du maréchal. Une fois les discours terminés, vous remettrez solennellement la clé d’apparat à son excellence et vous l’inviterez à procéder symboliquement à l’ouverture des portes. J’espère qu’il est évident pour tous que la clé en question n’est qu’un artifice. À l’intérieur, deux jeunes commis attendront mon signal pour ouvrir simultanément les deux portes principales, signifiant ainsi l’accessibilité du service à la population. La cérémonie se terminera par la première signature qu’apposera le maréchal au livre d’or de la bibliothèque. Des questions?

— Dites-moi Augustin, une fois à l’intérieur, le conservateur Garneau et moi-même souhaiterions offrir une visite guidée des installations à son Excellence. Disposerons-nous d’assez de temps pour le faire?
— Je présume que oui. Il suffira d’en faire la suggestion dès qu’il aura apposé sa signature au livre d’or. Je suis certain qu’un homme de culture tel que lui ne saura résister à l’envie de découvrir les trésors de la bibliothèque en votre compagnie Messieurs.

***

Il est 15h et le convoi des dignitaires n’est toujours pas arrivé. Une foule compacte se presse autour de la surface d’accueil délimitée par des cordons de sécurité et gardée par des policiers à tous les quinze mètres. Profondément francophile, Éva est bien sûr du nombre, agitant son drapeau bleu, blanc, rouge avec l’excitation d’une collégienne. Elle est arrivée à l’aube en compagnie d’Ézilda afin de s’assurer d’une place au premier rang des spectateurs. La petite Ève se tient à son côté, serrant le bas de la robe se sa mère d’une main tandis qu’elle brandit de l’autre un moulin de papier tricolore. Malgré son jeune âge, elle ne semble pas encore trop incommodée, bien que l’attente se prolonge au-delà du raisonnable. Quatre-vingt-dix minutes de retard sur l’horaire prévu. Ça tourne à la farce. Le maire montre des signes évidents d’impatience et s’apprête à se retourner une fois de plus vers son chef du protocole pour demander des explications quand un nuage de poussière venant de la rue Sherbrooke Ouest signale l’arrivée en trombe du convoi attendu. Les chevaux ont à peine stoppé leur course que Joffre bondit à l’extérieur, esquissant un salut militaire devant un Médéric Martin éberlué. Ne sachant trop s’il doit d’abord serrer la main du maréchal ou lui remettre la clé, le maire a un moment d’hésitation. Le maréchal lui n’en a pas qui s’empare de la clé sans serrer la main de son vis-à-vis et s’élance à l’assaut de l’édifice en montant les marches quatre à quatre, le maire et le conservateur sur ses talons.

— Il paraît que la 8e merveille du monde attend que nous l’inaugurions? Ne perdons pas de temps, Messieurs.

Pris de court, le chef du protocole en oublie de signaler aux petits commis de tirer sur les battants de portes, étape inutile puisque le maréchal est déjà à l’intérieur. Coup d’oeil circulaire aux pièces dégarnies d’ouvrages. Signature distraite du livre d’or: “J. Joffre”. Une petite chiure de mouche griffonnée à la hâte et comme perdue en haut de la première page d’un ouvrage de 50 centimètres de haut et qui doit bien peser dans les 20 kilos.

— Garneau, mon petit, il faudra rapidement me garnir les rayons de votre “temple du livre”, qui entre nous a plutôt des airs de mausolée, faute de quoi votre bon maire risque d’en détourner l’usage pour le convertir en monument aux morts. Il paraît que c’est une denrée rare par chez vous. Merci pour la visite, Messieurs, mais je dois repartir à l’instant. On gèle ici, vous ne trouvez pas?

Et voilà, la bibliothèque municipale de Montréal est officiellement inaugurée, mais elle ne sera pas immédiatement ouverte au public pour autant. L’aménagement n’est pas encore complété et il faudra attendre encore 5 mois pour que le premier citoyen puisse enfin franchir les portes du “temple”.

***

¹ Joffre, Joseph. Mémoires du Maréchal Joffre: Tome second. Paris: Librairie Plon: 1932

arrow-39098_960_720